Alfred Cortot et la tradition pianistique française

A propos de l’auteur : Celine Gaurier-Joubert

Celine Gaurier-Joubert
Céline Gaurier-Joubert est une pianiste concertiste et la fondatrice de l’Institut de Musique de Paris. Grâce à ses connaissances inégalées et à sa grande expérience, elle est devenue une référence en matière d’éducation musicale pour adultes.

Jouer et étudier le piano ne s’est pas toujours fait de la même manière; en effet, différentes écoles plus ou moins institutionnalisées se sont succédées au fil du temps.

S’il est vrai que chaque pays possède sa tradition culturelle et artistique, la tradition pianistique française est captivante car on y découvre des tendances presque opposées, capables d’influencer le goût musical, encore actuellement.

Alfred-Cortot

Pour parler de l’école française, il nous semble nécessaire d’évoquer la figure artistique la plus importante du panorama français du vingtième siècle – celle d’ Alfred Cortot.

Avant tout, il est souhaitable de présenter brièvement les éléments formels de l’école française avant 1900. Celle-ci a vu le jour au début du XIXe siècle; le Conservatoire de Paris, pierre angulaire de la tradition française, a été fondé en 1795. Parmi les grands pianistes qui y ont étudié, c’est certainement l’Allemand Kalkbrenner qui a le plus influencé l’enseignement du piano. C’est de sa virtuosité et de ses recherches sur le développement des habilités de la main, qu’est né le “jeu perlé”. Le « jeu perlé » est sûrement l’aspect technique qui représente par excellence toute une tradition des pianistes français ; cette technique particulière consiste en une articulation des doigts de grande amplitude, sans que jamais les bras ne s’éloignent du clavier. Grâce à cela, le son devient clair et net, les notes gagnent autant en clarté qu’en distinction, et leur succession fait ainsi penser à la rangée de perles d’un collier. Le célèbre court-métrage tourné par Sacha Guitry montrant Camille Saint-Saëns au clavier est un témoignage inestimable, car il visualise clairement cette manière de jouer. Certes, une telle façon d’approcher le piano a été choisie en raison des modèles de piano de l’époque. Les pianos des années 1830-1840 typiques, comme le Pleyel ou l’Erard, avaient des mécaniques très légères qui empêchaient tous grands mouvements : il était nécessaire de rester attaché au clavier.

https://youtu.be/MA1ffxiCOU8

Cette technique de piano, ce savoir-faire, inculquée à plusieurs générations de musiciens, a fait école. La dernière représentante, la plus connue de cette école est Marguerite Long (1874-1966). Il est intéressant de voir comment dans un interview, elle fait remarquer, à propos de la technique contemporaine, que peu de pianistes gardent les bras immobiles et « le poignet attaché au clavier ». D’une manière ou d’une autre, nous pouvons dire que la technique du jeu perlé n’a jamais changé après un siècle, malgré le changement des styles musicaux eux-mêmes.

Marguerite Long 600

Mais ce type de technique n’est pas le seul à avoir une pertinence historique dans la tradition française. La technique d’Alfred Cortot est un cas de figure qui frappe son époque par son originalité, puisqu’il se démarque de cette tradition du « jeu perlé » en privilégiant le côté expressif à celui technique.

De ce point de vue, l’histoire de la formation musicale de Cortot n’est pas seulement pleine de succès et de triomphes, elle est également parsemée d’échecs, de moments critiques qui montrent à quel point ce pianiste n’était pas très en phase avec la tradition « scolastique » des conservatoires français.

La carrière de Cortot fut marquée par sa fréquentation assidue du cercle des élèves de Chopin. C’est eux qui lui transmettent l’amour du romantisme et du compositeur polonais, auquel Cortot restera d’ailleurs très attaché toute sa vie. Cortot fonde l’Ecole Normale de musique de Paris en 1919. Ses cours et sa manière d’enseigner sont devenus légendaires. Avant tout, Cortot préparait ses élèves à étudier et interpréter une très grande variété de répertoire, comme le démontre d’ailleurs les concerts et les documents accessibles où on peut le voir jouer.

Pour comprendre la didactique de Cortot, il suffit de se référer aux éditions critiques qu’il a publiées chez l’éditeur Salabert. Plus que des partitions, ce sont en fait des textes de recherche. Cortot exigeait de ses élèves qu’ils aient une idée très précise de la pièce, du contexte dans lequel l’auteur l’avait écrite, qu’ils procèdent à une analyse harmonique de l’œuvre, qu’ils établissent des comparaisons pertinentes et des distinctions essentielles avec des œuvres similaires. Mais l’aspect le plus intéressant est peut-être le fait que chaque passage est accompagné de notes poétiques et techniques, dans lesquelles Cortot y propose en outre des exercices pour maîtriser le problème en question.
Enfin, l’essence de la pensée didactique de Cortot se trouve dans ses Principes rationnels de la technique pianistique.

Principes Rationnels

L’une des avancées les plus significatives de l’enseignement instrumental consistait à remplacer l’exercice mécanique, c’est-à-dire la répétition d’un passage difficile, à l’étude raisonnée de la difficulté, ramenée à son principe élémentaire contenu dans le passage lui-même. Dans cet ouvrage, Cortot a tenté de généraliser une formule pour résoudre les difficultés techniques de toutes sortes, les réduisant à cinq catégories essentielles.

Les principes rationnels de la technique du piano sont :

  1. – Égalité, indépendance et mobilité des doigts
  2. – passage du pouce (échelle- arpèges)
  3. – doubles notes et technique polyphonique
  4. – extensions
  5. – technique du poignet, exécution des accords

Ce cahier se présente donc comme un véritable vademecum à l’usage du pianiste qui aurait quelque difficulté à interpréter un morceau. En fait, en le consultant, il peut chercher directement le problème et voir comment Cortot tente de le résoudre ; le nombre appréciable d’exemples venant d’autres œuvres, du même compositeur ou non, permet en outre d’étendre plus rapidement la connaissance du répertoire.

Nous pourrions certainement dire que quelques enregistrements de Cortot auxquels nous avons accès, semblent particuliers, voire bizarres. Ceci est le signe que le goût a changé. Mais il nous semble que certains éléments du jeu de Cortot, certains gestes gagneraient à être encore assimilés de nos jours, lors de l’interprétation des morceaux de compositeurs romantiques, non seulement Chopin, mais aussi Liszt .

A ce titre, le jeu de Cortot est une archive très précieuse pour qui voudrait écrire l’histoire du jeu de piano, car c’est peut-être en observant et en écoutant Cortot que nous pouvons avoir une idée de la façon dont Chopin voulait que ses pièces soient interprétées et même assimilés.

https://youtu.be/qDBDBpQH5Hw

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